
Si l’avènement de l’état moderne a créé un bouleversement profond des systèmes traditionnels avec l’entrée d’un droit supra s’imposant à tous, on remarque cependant la persistance des règles coutumières qui ont réussi à survivre comme mode de gestion des rapports interpersonnels et même des biens. Les personnes qui incarnent ce pouvoir traditionnel, à savoir les chefs traditionnels, ont vu leur statut muter progressivement. De « Gardiens des traditions », ils sont devenus « Auxiliaires de l’administration » et c’est cette deuxième dénomination qui est source de tensions aujourd’hui.
Chef traditionnel et Sous-préfet : collaboration ou subordination ?
Il faut dire que les multiples « appuis financiers » accordés par l’Etat aux chefs traditionnels ont fragilisé leur position face à l’administration. D’un rapport censé être de collaboration, on est vite passé à un rapport de subordination avec le Sous-préfet s’érigeant en une sorte de « demi-dieu » et les chefs traditionnels en simple « exécutants des instructions ». Cette pilule, concoctée par le système colonial, a de plus en plus du mal à être avalée par les chefs traditionnels. C’est ainsi que le mois d’août dernier, a circulé sur les réseaux sociaux, une vidéo devenue virale mettant en scène la Cheffe traditionnelle d’un village du Sud s’opposant ouvertement au Sous-préfet de sa localité. Cette dernière, mécontente de la gestion par le sous-préfet d’une redevance forestière au profit de sa population, a décidé d’interdire l’accès de son village à celui-ci. Face aux menaces de cette autorité administrative, arguant de sa supériorité hiérarchique, la cheffe a vite fait de lui rappeler : « Tu n’es pas mon supérieur, mais mon collaborateur ! ».
La menace de destitution : l’épée de Damoclès au dessus de la couronne du chef traditionnel
Arme de dissuasion préférée de l’administration pour garantir la « soumission de l’autorité traditionnelle », elle tire sa source et son pouvoir du rôle d’arbitre que joue l’administration dans la désignation des chefs traditionnels. Comment un chef traditionnel peut-il s’opposer à celui de qui il tient son fauteuil? Est-il à même de pouvoir défendre efficacement les intérêts de sa population dans ces conditions ? La situation vécue en mai dernier par le chef du village Minkan (sud Cameroun) reflète parfaitement cet état des choses. En effet, ce dernier s’est vu solennellement menacé de destitution par le Sous-préfet lors d’une cérémonie de remise de dons du chef de l’Etat dans le cadre de la lutte contre la Covid19. De même, un chef de village dans la région du Centre s’est vu menacé de destitution à cause de son appartenance et de ses idées politiques.
Chef traditionnel et Sous-préfet : qui est le véritable « chef des terres » ?
« Les terres appartiennent à l’Etat ! » entend t-on souvent de la bouche des administrateurs civils. Mais « l’Etat c’est qui? » a -t-on tendance à rétorquer. Si la définition sociologique de l’Etat fait de lui un ensemble constitué du territoire, de la population et du gouvernement, on peut très vite conclure que l’Etat c’est aussi la population, et par ricochet ceux qui les représentent à savoir les chefs traditionnels. De ce qui précède, on aurait pu s’attendre à une « gestion concertée » des terres entre l’administration et les chefs traditionnels. Mais la réalité sur le terrain en est tout autre. Les chefs traditionnels ont du mal à exister devant l’autorité administrative. Ces derniers ne sont pas consultés dans les processus de concession de terres au profit des entreprises locales ou multinationales. C’est ce qui ressort par exemple de la rencontre organisée entre le préfet de la vallée du Ntem et les chefs traditionnels de ce département le 08 août 2020 au sujet la concession de 36 000 ha de terres au profit de 02 entreprises (PAC et Neo Industry).
Si dans le rapport de force les opposant, l’autorité administrative prend souvent le dessus parce qu’utilisant le pouvoir et les moyens de l’Etat, les chefs traditionnels, équilibrent ce rapport lorsqu’ils reçoivent le soutien de leurs populations: ce qui contribue à diminuer les abus et à créer un terrain propice pour le développement des communautés./.